mardi 18 juillet 2017

Prière à insérer


Prière aux grands et petits dieux


Les très grands comme les petits dieux jouent
sur la table du ciel
aux absents et présents
dans le vide étoilé
des images partagées et des amours-malheurs
et
c’est pourquoi
ils cherchent derrière la vitre
entre les cases noires et blanches
le visage d’un dieu plus grand
ou d’un, plus modeste encore,
qui les  soulagerait un peu
de
leurs pauvres passions
si vaines


mardi 27 juin 2017

Lettre russe pour André, Anatoli et les autres



Deuxième lettre,
lettre à Anatoli, Guennadi, Gherasim…


Une forêt.
C'est tout ce qu'on peut écrire.
En un seul mot.
LA.
Forêt.
Anatoli écrit: Notre père la Forêt.
Mais la langue française possède deux mots, un masculin et un féminin.
Avec le forêt, on fore. On troue. On peut ainsi planter. Une forêt.
Elle, la forêt, plantée d'arbres, Anatoli en fait un père.
Et tantôt c'est lui qui se mêle aux vivants et tantôt ce sont les morts qui se mélangent à lui.
Plus loin, il évoque aussi Déméter, notre mère, la terre.
Celle qui jamais ne se remit de la perte de Proserpine.
Et la douleur rejoint la joie, étrangement, liant tout ce qui avait été séparé.
Le monde nouveau que voient venir à eux les personnages du roman, c'est le nôtre.
Cruel et sans compassion. Seul le père Forêt peut réunir encore ce qui est séparé.
Pour combien de temps ?

Ainsi Anatoli (Kim) écrit un roman dont le titre est : Notre père la Forêt.
Ce livre a été imprimé en France, à Marseille.
Je l'ai trouvé dans le bac de livres à donner de la bibliothèque de mon village et l'ai emporté à Mértola tel un trésor.
Avec d’autres trésors. Inconnus reconnus.
Cet écrivain que j’ignorais jusqu’alors pourrait ainsi voyager avec les mieux aimés, les poètes indispensables, compatriotes ou pas.
Il en est des livres comme des gens, certaines rencontres se poursuivent longtemps.
C'est le cas avec Anatoli.
Comme avec Guennadi.
Et aussi avec Gherasim.
Tous sont dans l'immensité perdue de la langue.
Et je ne parle pas d'Ossip.
Là je veux écrire seulement à Anatoli.
Mais c'est difficile.

"Je suis le duvet d'un Jour d'été, un courant d'air tiède m'a emporté bien haut, et je vole entre les blancs nuages et les sommets des arbres. Je vois la route d'asphalte bleue qui s'étire à travers bois et les voitures y rampent pareilles à des insectes. Non loin de la rivière sinueuse, brillante comme une vitre sèche, près du pont, il y a un grand attroupement de bestioles multicolores..." O.M

Hier a volé le duvet autour de nous depuis le ciel où un ange rêveur marchait sur le toit d'une petite maison des livres. La bibliothèque des potiers arméniens était au loin et pourtant, à voir le danseur de façade sortir de sa poche un poème et le lire depuis la hauteur où il se tenait, on la sentait toute proche. C'était un poème de Gherasim Luca le bien aimé. Et lui qui choisit de mourir dans la Seine, son poème s'est envolé dans le ciel au-dessus de nos têtes.

Allongée sur le vide
bien à plat sur la mort
idées tendues
la mort au-dessus de la tête
la vie tenue de deux mains

Elever ensemble les idées
sans atteindre la verticale
et amener en même temps la vie
devant le vide bien tendu
Marquer un certain temps d’arrêt
et ramener idées et morts à leur position de départ
Ne pas détacher le vide du sol
garder idées et mort tendues


Vous écrire à tous, et y joindre pour la médiation, François Rannou et André Markowitz. Car comment dire à Guennadi là où il est maintenant, à Anatoli, à Gherasim ce qui nous traverse avec leurs noms et se joint à nous ce matin? La forêt, mais pas seulement. La langue ? L'amitié aussi. Tout ça peut se dire en français. S'écrire même. Simplement. Y aller de sa lettre portugaise comme de son coeur. À se risquer sans doute, après deux longs jours de silence écrit. Comme la respiration que l'on prend après avoir été sous l'eau trop longtemps. Et aussi cette interrogation qui parcourt l'écriture d'Anatoli Kim: où vont les morts, ceux qu'il montre appuyés au tronc d'un bel arbre-lyre, au coeur de la forêt de Metchtchera. Tous s'y retrouvent. Et les morts ensuite ressemblent à ce duvet d'été qui doucement survole les vivants et leur rend le sourire. Tous, nez levé, à le voir tourbillonner comme une neige en été, tous redevenant des enfants pour quelques minutes, le temps que le vent l'ait dispersé.

Mais ce duvet depuis le ciel jeté, nous ne pourrons l'oublier.
La musique de Bach l'accompagne.
Et la poésie.

Nous sommes vivants.
Et Anatoli aussi, quelque part, au Kazakhstan?
Sans doute, sans doute.

Encore une lettre que la mer emportera depuis Mértola.
Et avec elle, le mot forêt.
Et d'autres.
Voletant, tel duvet d'été.

vendredi 23 juin 2017

D'un extrait de lettre perdue faire jardin?




Revenir vers les plantes, les insectes, les oiseaux.
Pour en parler aux destinataires de ma lettre.
Pour peupler un monde de Vulcain et d’Hydrangea paniculata.
Sans oublier huppe ni rollier.
Ni chemin entre les granits où respirer l’odeur du Portugal.
Ensuite revenir vers les champs et les bois du Jorat.
En se récitant des poèmes d’Ossip en russe.
Ou de Trakl, ou de.
Mais.
Je ne sais pas le russe. Ni le vaudois. Ni l’allemand. Balbutie le portugais.
Je sais seulement oublier de recopier ma lettre pour ne pas la perdre.
Un poète que je ne connais pas m’a récité par-dessus la table des vers en russe qui disaient qu’après notre mort refleurissent les prés.
Je ne me souviens plus du nom de poète russe.
Mais je me souviens d’un poème de Tsvetaeva qui parle de fleurs coupées net.

lundi 12 juin 2017

A, comme l'ardillon de Nannetti/d'un autre voyage parisien/Halle St Pierre/S comme Soutine




Depuis Daniel Arasse (et sans doute avant lui), le détail a pris toute son importance en art. Tous mots commençant par A.
Ici c'est d'abord un mot, assez rare, qui désigne un objet bien connu de nous tous: la partie pointue d'une boucle dont l'écrivain Marco Ercolani croyait qu'elle était celle d'une ceinture. En fait, il s'agissait de l'ardillon appartenant à la boucle d'un gilet.  Celui d'Oreste Nannetti.
Ardillon d'écriture, ardillon stylet dont se servit pendant des années un homme interné dans l'hôpital psychiatrique de Volterra.
Ardillon dit l'ardeur mais aussi la difficulté, combien il fut ardu de tracer des lettres dans le crépi de Volterra.
Ardillon (raidillon durillon). Chaîne impossible.
Dans ardillon, il y aussi le mot art.
"L'art, c'est l'aventure d'être en vie", cette courte phrase d'Henri Michaux s'applique à tous les artistes et à Nannetti, comme à Soutine.

 Oreste Nannetti a rédigé à l'aide de cet ardillon (renouvelé plusieurs fois, à cause de la dureté de l'enduit qui recouvrait les mur) un journal intime en rendant à peu près illisible son écriture et en réinventant le boustrophédon. Voir définition[1].


Dans les débuts de la psychiatrie, les auteurs de dessins, gravures et textes faits dans le cadre asilaire étaient soient référencés comme des cas, soit avec leurs initiales, soit leurs prénoms. Il aura fallu attendre la fin des années 90 pour obtenir qu'ils soient nommés par leurs noms et prénoms. En tant que personnes.
J'étais ce ouiquinde à Paris à la Halle St Pierre pour écouter et voir. Ecouter parler de l'art sous sa forme populaire, brute, sacrée, sous sa forme élémentaire et urgente. Et voir le travail d'Oreste Nannetti sur les murs de son asile,  contournant les malades catatoniques installés sur un banc pour ne plus en bouger, et délicatement inscrivant son écriture autour de leurs silhouettes tout en poursuivant inlassablement son entreprise, reconstituant un gigantesque journal aux pages clairement dessinées et dans lesquelles s'écrivait jour après jour son inquiétude. Celle de la nourriture par exemple. Ce journal illisible et fragile, sorte de royaume instable, Nannetti l'a patiemment construit, comme Robert Walser l'a fait pour un de ses romans, justement appelé Le Brigand, en usant de microgrammes, cette écriture invisible au crayon gris qui a finalement été déchiffrée longtemps après sa mort. Scriptions. 
L'écrivain comme l'artiste est celui qui reste lié. Et qui relie le fil de sa propre existence à celle des autres pour créer/recréer une origine et donner forme à ce que j'appellerai la patrie portative.
Cet ardillon, beaucoup (voir par exemple le site très intéressant d'Animula vagula) croient que c'était celui de la boucle d'une ceinture. En quoi ce détail a-t-il une importance pour celui ou celle qui regarde les incisions d'Oreste Nannetti? Je crois pouvoir répondre qu'on ne lui aurait pas laissé une ceinture. Tandis qu'un gilet, oui. Moins dangereux. Sans doute. Voilà comment on peut développer dans des conditions extrêmes une stratégie imprévue. Voir par exemple, Podestà qui inventa un mélange mêlant plâtre, colle et sciure pour fabriquer ses oeuvres dont un fétiche que posséda Tinguely et qui a pour titre: la cure d'amaigrissement!

Ce qui frappe dans les différentes oeuvres montrées dans l'exposition de la Halle st Pierre, Banditi dell'arte, c'est que tout est bon à celui qui a besoin de créer son monde en résistance contre celui de l'enfermement (qu'il soit asilaire ou intérieur). Poteries pour des prisonniers, fils de serpillière pour tisser un habit de force pour un interné, os de boeuf, mélange à la Podestà, tout fait l'affaire comme dit la langue, dans l'urgence et le dénuement.

Faire de rien un monde. Faire monde.
C'est ce qui nous vient en regardant les personnages de Buffo, leur simplicité puissante et tranquille, presque tendre. Objets de bois et de ciment qu'il fabriqua quand il fut à la retraite, lui, le vieux maçon italien, installés dans son jardin, et qu'à sa mort, on voulait brûler comme fatras bon au feu. Cette humanité profonde que donnent à voir, non seulement le travail de Buffo dans sa modestie, mais aussi les autres artistes présents dans l'exposition, évidemment nous touche et nous rappelle ce que nous sommes, mais sans arrogance. " Ami, sois respectueux de la vie", disait Buffo à ses visiteurs.

Dans une intervention d'une chercheuse palermitaine, j'ai retrouvé Judith Scott, cette artiste mongolienne, bizarrement présente à l'exposition de Rennes, Newway Mabilais. J'ai appris aussi que Judith Scott avait une soeur jumelle et que son usage du fil ( pensons à Ariane, mais aussi Pénélope ou Arachné)  rappelait cette nécessité de lier, relier et aussi parfois délier que l'on retrouve dans le travail de beaucoup d'artistes, à la fois singuliers et contemporains, une momification infinie, un besoin de mettre ensemble ce qui est séparé, comme le belge Pascal Tassin.


Et Soutine dans tout ça?
La couleur, la signature rouge sur le tableau.
Livre publié par l'Atelier du Hanneton. Traduit par Denis Hirson en anglais. Publié aux Etats-Unis.

La fureur muette.
La colline de Céret.
L'arbre dans le vent.
Les enfants qui rentrent de l'école après l'orage.
Comme toujours étonnement devant l'énergique peinture de Soutine, si éloignée de toute tentative de séduction.
Et aussi déception de ne pas retrouver les arbres du musée de Céret, l'Idiot du musée Calvet d'Avignon.
Mais je sais que la déception provient surtout de mon impuissance à rester dans et devant le tableau. Il faut repartir, s'éloigner, traverser les Tuileries, repartir. 
Se souvenir qu'une seule lettre peut suffire pour exprimer la rébellion: S comme Soutine.

De A à S.






[1] On qualifie de boustrophédon le tracé d'un système d'écriture qui change alternativement de sens ligne après ligne, à la manière du bœuf marquant les sillons dans les champs, de droite à gauche puis de gauche à droite.




lundi 15 mai 2017

Maseille usant mésusant de la langue


la sans-patrie sans-langue
Marseille usant et mésusant de la langue d’hier devenu demain puis aujourd'hui
s'en lave les mains et s’en retourne aux mots comme crottin
et autres écrits de la terre et des bêtes de fer
bordilles en bordure
ordures en ravanilles
jobastres en banastes
ce sac de plumes blanches trouvées ce matin
mort d'un ange dit la petite mère c'est déjà hier
qu'elle a piétiné l'herbe de vigueur sur la Corniche
à Marseille Bonne Mère le vent nous fait déparler
cours Julien rues Marengo de Lodi et surtout d'Italie
où mon père est mort écri-
vant ses derniers mots sur un carnet de commandes
à moins que ce ne soit paroles de chanson
en quelle langue presque morte mon père dit
la voyageuse langue dans sa bouche refermée 


dimanche 14 mai 2017

La mer, poème monosyllabique.





Et se demander en écoutant son traducteur, pourquoi la langue de Keats permet d'écrire un poème monosyllabique et pas la langue du sans patrie.
Et se demander aussi comment avoir oublié et pourquoi, dans ce poème de Baudelaire (que tu connais presque par cœur à cause de Léo Ferré) qu’il y avait le sans patrie.
Et aussi pourquoi tu te souviens de ce poème, toi qui as eu tant de mal à retenir par cœur des poèmes. Et tu sais combien certains refusent que la poésie ait besoin de musique. Mais tu ne sais pas pourquoi tu as besoin de chanter ce poème de Baudelaire pour te prouver que tu le sais par cœur.
Et se demander encore pourquoi la tête fait si mal parfois. Et le cœur. Mot monosyllabique.
Et se demander si on est capable d’infléchir suffisamment la langue pour écrire un poème monosyllabique en français, langue du sans patrie.

Huppe à l’aile bleue/
vole telle brume/
telle flèche noire/
troue mon cœur/
part et donne
mort et vie/
à celle qui te voit/
là sur le toit/
près de la mer


Et aussi se demander comment et pourquoi j’ignore les règles de la versification anglaise, de la même manière que je n’ai pas su apprendre à reconnaître les hexamètres et autres pentamètres iambiques comme si mes oreilles et ma voix s’y refusaient, à cet apprentissage exact et toujours, comme la huppe, allaient en tous sens, comme le vol du papillon.

Et me demander enfin pourquoi je retiens en moi si peu de ce que j’entends, sauf cette guirlande de fleurs et la beauté qui l’accompagne pour dire la vérité du poème. Ecoutant l’ami poète, je cherche en moi les poèmes aimés, invisibles, inaudibles et ne trouve que des bribes et des tessons sur le rivage.
Ma bouche muette regarde mes pieds nus et sourit.
Sans se poser de questions.
La mer suffit.
La mer : poème monosyllabique.








jeudi 11 mai 2017

Et peut-être qu'il y a plusieurs manières de regarder la mer?

Et peut-être qu'il y a plusieurs manières de regarder la mer.
Depuis un balcon, la plage, ou encore la falaise.
Depuis le cimetière haut perché où nous avons croisé l'amour sous une forme étrange.
Une femme berçant un enfant, puis un nain, puis un homme.
Et tout était vrai.
Si on est seul ou en compagnie, le regard change?
Peut-être.
Il y a toujours plusieurs manières de regarder.
La main en visière.
Le regard nu.

Et la mer est elle-même différente d'une minute à l'autre.
Grise, presque disparue, et puis brutale, bleue, noire presque.
(Plus je la regardais, plus je voulais l'absorber, la connaître toute.
Et je savais mon impuissance mais m'obstinais à courir vite la voir dès le réveil.
C'était là-bas.)

Il y a aussi tout ce qui échappe au regard, dit Bosseigne.
Tout à coup ce personnage minuscule à la surface des eaux, qui danse.
Ou ces barques aux longs yeux allongés.
Une lente absorption dans cette fenêtre sans bord qu'ouvre la mer.

Notre ami Moncef Ghacem nomme pour nous les poètes et la mort.
Fait reculer par son sourire bleu l'oubli qui nous entoure.
Dit René Char, Nerval, descend en pensée vers la mer et ouvre le temps comme un livre.
Il parle de la rue du Caire où Artaud vient manger de temps en temps. S'en souvient.
Raconte le vent des poissons au large de Mahdia.
Parfois se passe la main sur le front pour faire revenir le poème.
En pensée, nous dit-il, il court encore vers la mer froide de l'hiver et revient chez lui.
En pensée seulement, répète-t-il.
Toutes les manières de regarder la mer sont bonnes.
Si elles sont amicales, conclut-il.
C'est comme Tanit, ai-je ajouté.
Selon que ton regard est romain ou pas, c'est une tueuse ou une bona dea.
Pour moi, a dit le poète, la réponse est claire.
Comme la mer à Carthage.


Nous échappons aux regards, dis-moi.
Ce qui expliquerait notre disparition progressive.
De la surface de la mer.
Quand nous vieillissons.
Nous devenons.
Invisibles.
Seuls encore quelques regards.
(Mais ça, je ne l'ai pas dit à haute voix de peur de les voir s'enfuir.)