dimanche 25 septembre 2016

Lettre à la Vénoge et à Louise B., à l’île Grande et Denise Le D., à Tasiilaq et Sandrine C. et à ceux qui nous reconnaîtront,

image tirée d'un film de Sandrine Cnudde, Tasiilaq may be


 
Une chose me traverse  ce matin : seules les rivières sont de vraies frontières mouvantes.
Ou la mer qui nous entoure sans nous blesser.
Et la main qui touche l’eau froide rajeunit.
Toutes choses bien connues de vous.
Mes amies.

Le lac de Bienne conserve le pas léger du rêveur sur ses eaux.
Parfois il arrive qu’on sourie en dormant et qu’on en ait conscience.
Dans sa chambre aux volets de bois, le promeneur a-t-il souri de se sentir en paix ?

Nous vivons dans la chambre de Rousseau sur l’île st Pierre, mais aussi dans l’abri qu’une roche ménage sur le surplomb, dans une robe-hutte de Louise, dans une montgolfière survolant la Baltique, dans un abri rocheux de l’île A Canton.

Nous habitons le matin et son commencement, l’aube. Les cris des chiens ne nous effraient pas. Ils accompagnent le soleil.

Il nous faut, avant de sortir, affronter les gens qui ne savent pas comment nous vivons, choisir entre une robe et l’autre, entre une vie et l’autre, entre un pays et l’autre. Mais le choix n’est pas notre manière. Nous préférons ne pas, suivant en cela un exemple célèbre. Au moins aurons-nous retenu la leçon. La seule qui vaille ?

Ainsi vivons-nous.

En écrivant des lettres à des destinataires invisibles.
Tentant de recréer indéfiniment la même atmosphère que celle dans laquelle nous vivons en rêve.
Tout y est alors possible et l’écriture légère va de la source à l’embouchure du fleuve, sans heurts, mais avec mille détours.
Jamais en droite ligne la rivière ne va.
Et la lettre suit son cours.
Enserre l’île dans ses bras.
C’est ce qui nous sauve. Du moins je l’espère. Vivre en ligne droite paraît impossible pour Louise et Denise, comme pour Bosseigne, ou les amis les plus chers. La Suisse elle-même zigzague, comme la mémoire et le cours de la Vénoge. La Vézère ne suit aucun ordre elle non plus.

Ce n’est pas en endiguant les fleuves qu’on interrompt leur flux.
On croit canaliser une force et puis, les digues sautent.
Et nous avec.

Voilà ce qui fait que nous écrivons (encore et pour combien de temps ?) des lettres.

Dans ton beau livre, Denise Le D., il y a  des dessins. Je suis restée longtemps sur ces pages, arrêtée sur l’île où tu mets tes pas et dessine des coquilles. Ces dessins forment un alphabet. L’alphabet d’une langue primitive, très ancienne dont on a perdu la prononciation. Langue qui n’est plus que dessin.
Voilà de quoi enchanter ma lettre.
Et puis une langue qui ne s’apprendrait qu’à travers des dessins ne trahirait pas notre inaptitude à prononcer correctement les sons.
Alors, pourquoi se pencher sur les dessins pariétaux ? Pourquoi cette attirance ?
Rien à déduire, juste les regarder. Faire œuvre ensemble.
Cette phrase nécessaire de Michel Thévoz à propos de Louis Soutter citant Marthe Robert parlant de Kafka pourrait ici s’appliquer :
« … il suffit de pas l’interpréter pour la comprendre. »

Sans doute ces dessins constituent-ils une langue perdue, ce qui en fait la force et leur donne cette attractivité. Je ne cesse de les regarder, de tenter de les imiter et de les emporter dans ma mémoire quand je me mets à mon tour à tracer des lignes sur la feuille. La langue parlée à Tasiilaq ne s’écrit pas et j’allais dire qu’elle était muette. Langue parlée au présent toujours et où le mot projet (c’est toi qui l’écris dans un poème que tu m’as offert) n’existe pas.

Que deviendraient les hommes comme ceux avec qui nous vivons sans ce mot ? Que deviendrions-nous nous-mêmes ? Je ne sais pas si ce mot est venu des temps anciens. Il porte trop de vitesse en lui pour l’être. Et c’est pourquoi les habitants de Tasiilaq n’en ont pas besoin. Sans doute. Tu as écrit: may be.

Tu portes sur ta peau un tissu couleur de nuit où se lisent des signes très anciens.
C’est ainsi que tu marches longtemps et c’est ainsi que je bouge le moins possible.
Chacune à la recherche de la langue qu'il convient de parler. De dessiner. De chanter.

Sur la carte de l’île Grande et de l’île à Canton, je suis les errances de la marcheuse et comme souvent, le plaisir est redoublé, lire, imaginer, ce qui a été fait par une autre que moi, au loin, voilà du grain à moudre pour la nuit.

Ensemble nous dévalons les collines, les éboulis et courons pieds nus dans les torrents sans jamais nous faire mal. Tout ça très lentement, comme au ralenti. Et une lettre est toujours écrite au ralenti, à cause du temps qu’il faut, non pas tellement pour l’écrire, mais pour la rêver. Quant à l’envoyer, c’est une autre histoire.

Et puis écrire à des rivières, à des îles, ça n’a aucun sens ! rétorque Bosseigne.
Ecrire à des morts n’a pas de sens non plus.
N’est-ce pas ce que nous faisons souvent ?

Mais là, amies vivantes, amies dont le corps danse avec la pensée, je vous salue !

SD








vendredi 23 septembre 2016

Lettre à Michel B., à la petite seiche et aux oiseaux migrateurs


Lettre de travers à Michel B., à la petite seiche et aux oiseaux qui tournent autour du sujet

Entre le monde et soi, s’interposent les mots.

J’ouvre ton livre et repense à Alice Rivaz et à son étrange texte sur l’oubli. Il y est question d’une maison, d’une mère et d’un père oubliés. Même le chat, la narratrice l’a oublié.
Je ne sais pas si tu connais cet écrivain suisse. Alice Rivaz.

Demeure de l’oubli.
Beaucoup d’oiseaux dans ton livre, presque à chaque page, et parfois, à leur place, dans le ciel des avions.
J’avais lu : hirondelles en espadrilles et aussitôt Nicolas de Staël a déboulé.
il y a que sa vue se brouille, écris-tu dans le même poème,
que tout ce qui lui manque brûle ses yeux
et en me répétant à voix haute ton poème je fais encore une erreur :
brûle sa vie, je lis.
De travers.
Comme je marche, j’écris.
Oui, de guingois, dirait une que je connais un peu. De traviole, comme dirait ma mère.
Nicolas de Staël danse en espadrilles sur la corniche d’Antibes et avant de se jeter dans le vide, il dénoue les longs lacets de coton et pose bien en vue les belles espadrilles noires sur le parapet. Un moment, il regarde la beauté, puis s’élance. Rien ne peut le retenir.
Même pas les deux couleurs dans la lumière qu’il aime tant, blanc, noir.


Quant à la petite seiche qui crache comme elle peut son encre pour éloigner la mort, je ne sais rien en dire. L’encre se déploie comme un piège aveuglant mais la mort n’a pas d’yeux.
Comme le poème ?
L’eau, le ciel.
Pour s’y perdre, levant le nez ou plongeant le visage dedans.
Certains voient mieux avec leurs mains qu’avec leurs yeux, entendent mieux, même dans l’obscurité. Derrière l’encre qu’ils projettent pour se sauver.

Le paysage nous regarde indéfiniment puis c’est la nuit qui prend le relais…

Dans un livre d’Anatoli Kim, Le Père Forêt, je lis une chose très puissante, en tout cas qui réveille en moi, en nous tous peut-être si nous lisons ce texte, que les arbres sont des saints mais surtout ont préparé notre humanité, nous ont donné vie et forme, et qu’il y a grand danger à raser des forêts parce que les hommes à venir dans ces arbres tués n’adviendront jamais.

Je ne sais pas comment on dit forêt en russe. Est-ce un nom masculin ? Pour les francophones, la terre, la mer, la forêt sont féminines. Et c’est un étonnement toujours renouvelé de découvrir que dans d’autres langues, le monde est découpé d’une tout  autre manière. Le genre est distribué de manière arbitraire et comme dans un jeu de cartes, le hasard a joué son rôle. Peut-être…

Le livre d’Anatoli Kim a plusieurs particularités mais si j’en parle à M. et à la petite seiche, c’est à cause du paysage qui nous obsède et nourrit notre vie durant, notre imaginaire. Les arbres, écrit-il, ne souhaitent pas quitter le lieu où ils sont. Là est leur force, là est aussi leur faiblesse. À la différence des oiseaux ? Il y en a beaucoup dans les poèmes. Dans ceux de M. particulièrement. Et pas seulement des hirondelles en espadrilles.

Anatoli Kim appartient à une minorité ethnique coréenne qui a rejoint la région du Kazakhstan au XIX° siècle. Indubitablement il me fait penser à Derzou Ouzala et à cet imaginaire qui emporte les enfants des villes que nous sommes vers les lieux sauvages où l’animal et l’homme se traquent en toute loyauté. Du moins, le croyons-nous, nous qui chassons si peu.

Où vont les morts
Toujours la question d’Emily Dickinson revient.
Où a couru la petite seiche après avoir craché son encre délicieusement vivante et noire ?
Je ne sais pas la réponse. Je ne sais pas de réponse à une telle question. À part boire un thé de marbre en compagnie d’une huppe.

Ma mère grandit.
Ou plutôt l’arbre ramené de Suisse grandit.
L’arbre près duquel j’ai enterré une poignée des cendres maternelles.
Il m’arrive de sourire en passant près de l’arbrisseau. Qui grandit.
Deux feuilles nouvelles aujourd’hui, et près de lui, voletant, Vulcain.
Je ne sais pas si ce Vulcain est le même papillon qui nous a visités plusieurs jours d’affilée et à qui manquait une patte.

Si je parle d’Anatoli Kim et du Père Forêt, c’est peut-être parce qu’il y a là une réponse possible à la disparition, dans la manière où l’écrivain utilise les temps narratifs, faisant cohabiter des personnages ayant vécu à des époques différentes, grand-père, père et fils et les faisant même dialoguer alors que c’est devenu impossible. Et là, je reviens à ce que permettent les lettres, relier les personnes inconnues et les temps différents que nous vivons. La correspondance met en relation des gens qui peut-être ne se rencontreront jamais. En tout cas, lorsqu’on lit des correspondances publiées (celle de Robert Walser est un délice, mais il y en a beaucoup d’autres) on prend la place de celui qui écrit et de celui qui répond et le temps passé redevient présent.

Et ici ?

Peut-être la lettre est d’abord adressée avant tout à l’absence.
Comme le poème.
Pour l’absent.

Pour la petite seiche aux yeux clairs dont le nom évoquait la forêt.
Mais aussi pour tous les absents qui lisent une lettre au présent.

S.




mercredi 21 septembre 2016

Lettre à un ange vivant et à une poète disparue, Motel Adora, chambre 14



Aller dans une ville permet de faire d’étonnantes rencontres.
C’est une banalité.
Mais entendre et voir un homme seul jouer de la trompette contre le rempart, porte de Ligne, dans un lieu voué au stationnement des autos élargit un peu l’horizon des rencontres.
En tout cas, permet de comprendre que tout peut advenir.
Pas seulement le pire.
L’homme, de dos, jouait pour lui, sans aucun public, à part moi qui passais, venant de garer ma voiture.
J’ai failli sortir mon appareil photo.
Mais on ne fixe pas ce qui s’élève légèrement dans l’air.
On l’écoute. On le laisse passer, on s’éloigne.


Et puis il y a le courrier.
Ce matin, une grosse enveloppe, pleine d’images et de textes à propos de Robert Walser ; mon cher Jacques Brémond. Encore un peu de Suisse qui se pose sur ma table.
On est parfois tenté de noter ce qui traverse le matin, ce qui incite à vivre aussi. Et une lettre est un bon lieu pour le faire, davantage peut-être qu’un journal intime.

La lettre est un courant d’air.
Une respiration entre les personnes.
Au moins deux personnes.
Je ne suis pas sûre d’écrire à une seule personne à la fois. Moi-même, je me sens multiple, parfois. Ou Multipliée. Par la distance. Le ciel entre les volets. Les feuilles du magnolia qui brillent.

Le papillon Vulcain n’est plus revenu.
Parti, mort, au repos ?
En tout cas disparu.
Petit détective sauvage.
Bolano en papillon?

Je ne sais toujours pas comment nommer ce sentiment géographique qui permet de se trouver à la fois ici et là-bas si puissamment que même  les odeurs et les couleurs se mélangent les uns aux autres.  Une manière d’être transfuge ? De rendre féconde et mouvante l’immobilité ? 

Depuis quelques jours, je collecte des poèmes où le mot main est présent.
Et pour une raison que j’ignore, c’est la main d’une femme, poète et mortelle, qui vient là, interrompre ma collecte. Sa mort surtout. Une femme que j’ai écoutée, rencontrée, vue sur un fauteuil roulant accompagnée de son fils. Et elle savait qu’elle allait bientôt mourir et elle est morte à présent.
Je ne sais pas ce que signifie exactement sa mort pour moi qui la connaissais peu, mais elle va, cette mort, avec le joueur de trompette solitaire, face au rempart. Et avec l’absence du papillon à trois pattes. Avec nos infirmités, en quelque sorte. Mais nous restons vivants. Encore un peu. Et d’elle, on dit maintenant : elle est morte.

Je ne sais pourquoi je ne peux écrire son nom ici. Alors je lui adresse cette lettre. 

Cette femme poète, je l’avais rencontrée lors d’un festival de poésie, en 2014 à Lodève. Et je retourne à Lodève mardi écouter le peintre Alexandre Hollan dont nous aimons tant le travail. Ce qui est troublant, c’est que nous portons le même prénom. Alors, pour nourrir notre mémoire de son souvenir, j’ai cuit deux pains. Pain des vivants, pain des morts.

Je ne sais pas du tout quoi faire de ces émotions diverses.
L’ange avait l’apparence d’un trompettiste.
Une enveloppe gonflée de feuilles m'a donné l'illusion de recevoir une lettre.
De Robert Walser.
Et il y avait aussi les messages de mes amies, et c’est pourquoi je ne pouvais aujourd’hui céder à la tristesse, tout en me demandant encore une fois ce que c’est exactement, la mort.

Le passage d’un de mes fils a sonné joyeusement la fin de mes activités dans l’atelier. Il était temps de passer à autre chose. Mais quoi ? Tout se poursuit, tout le temps et puis la mort vient et on ne sait pas ce que font les autres de vos papiers entassés, de vos dessins et de vos projets.

Sur la table, par exemple, il y a Gherasim Luca,
« la mort étendue au-dessus de la tête/la vie tenue à deux mains »,
Clara Régy,
« elle/boit un café/sucré/le bol cerise/brûle/ses mains… »,
Claire Krähenbühl,
« Courir comme toi dans la rue, la traverser, vite, vite une main battant l’air. »

Deux belles vivantes et un mort bien vivant, ça fera repas du soir, fête de la poésie en solo, tartine à gogo et vin d’honneur comme un bras à faire la nique à la mort. Oui, ce soir.




mardi 20 septembre 2016

Lettre à Jean qui habite Corcelles-le-Jorat

C'est une curieuse impression.

Lorsque j'arrive à Suze-la-Rousse et que je vois le panneau Grignan, un état d'euphorie s'empare de moi comme lorsque je passe la frontière, quelle qu'elle soit. Une soudaine liberté m'envahit en même temps qu'un peu de crainte.
On quitte le Vaucluse pour entrer dans la Drôme.
 Et tout d'un coup, la petite route qui part de Sainte Cécile-les Vignes et serpente jusqu'à l'embranchement pour Grignan m'emporte loin de ce que je connais, ou plus exactement me rapproche d'un monde entr'aperçu. Se mêlent alors au paysage des éléments pris ailleurs, un peu d'un champ, en contrebas de Mézières, un chemin sous-bois au-dessus de Romain-Môtier, une plage au bord du lac d'Yverdon, l'auvent de la maison aux volets verts de Gustave Roud.
Peut-être même un peu de la chambre de Jean-Jacques Rousseau sur l'île Saint-Pierre.
 Et aussi.
Des images de moissonneurs au repos, et de poètes en pleine action.
Et bien d'autres choses.
Une conversation.
La forêt au-dessus de
Les mots qui s'oublient et se retrouvent, d'une langue à l'autre.
Marges, brimborions, bribes, riblons.
Et tout ça cambe ensemble une danse étrange et familière.



Je cherche à saisir ce qui déjà s'enfuit mais a donné à ma promenade son sens.
Je venais ici poursuivre l'atelier que je mène depuis deux ans et voilà que je bascule dans un autre pays, une autre langue, même si justement cette langue est très proche de celle que je parle.
Et je sais que je vais retrouver des amis. Non pas seulement les quelques personnes de l'atelier. Mais d'autres.

Comme toi, Jean. Et Claire.
Ou Eva, et Denise.

Sans doute est-ce parce que je t'ai rencontré à Grignan la première fois. Tu venais y présenter tes tessons et tu m'en as offert un, ramassé au bord du Tage. Nous avions goûté du fromage de Corcelles.
Quant à Claire K., je l'ai connue elle aussi à Avignon, avant de la visiter à Bienne, en Suisse.

Mais voilà que ce lieu, que je connaissais et aimais (sans doute à cause de la présence de Jacottet, n'avais-je pas eu d'ailleurs la chance d'être assise à côté de lui lors d'une soirée consacrée à Robert Walser au château de Grignan?), se matérialisait à partir d'un simple panneau routier. Et surtout pouvait par je ne sais quelle magie me transporter près de ces quelques personnes et paysages qui me sont si chers dans le pays de Vaud. Je nous revois sur un balcon d'où l'on voit le mont Blanc, à La Sarraz, réunis comme pour une fête.

Je ne sais pas du tout comment on nomme cet état. Ce passage immobile, ou presque, qui vous transporte ailleurs alors que vous êtes là, en France et que tout à coup une Suisse rêveuse glisse sur le paysage qui vous entoure sa douceur et sa mélancolie.

Le chemin qui mène au cimetière de Corcelles et que maintenant je connais pourrait bien se trouver tout près, dans cette descente vers la rivière, me suis-je dit, en traversant le pont. Là-bas j'ai planté six plumes comme autant d'affirmations. La bonne nouvelle m'avait rattrapée là et je me suis mise à courir en tous sens pour trouver six plumes. Sur l'espace herbé devant le cimetière où tu seras enterré, dis-tu. Tout est chemin de mémoire ici, comme à Moudon, où j'ai cherché en vain une trace d'ancêtre, ce qui me relierait à ces paysages, me donnerait une légitimité.

Trouver une route, pas n'importe laquelle, la route que nous cherchons tous.

Entre les lignes des livres parcourus sur Louise Bourgeois, Corinna Bille, Catherine Colomb ou encore Alice Rivaz, ma route zigzague.

Et me ramène, sous la lampe, à l'écriture de cette lettre.
Ici, en France, de l'autre côté.



jeudi 15 septembre 2016

Lettre à Anna, Bruno, Bascoulard, Claire, Denise...




Lettre à…Anna, Bruno, Bascoulard, Claire, Denise,

« Je peins souvent des hommes sur du mauvais papier ».
Louis Soutter


Tout commence par une lettre. La première, comme la dernière. Alphabet amoureux et tendre glissé dans la mémoire oublieuse.

Nous avons parlé récemment du texte d’Alice Rivaz, où il est question de si étrange manière de l’oubli. Ou plutôt, moi lisant ici, d’un côté de la ligne et toi, l’évoquant avec des amis, de l’autre côté. Et ce sont tes mots, Claire, revenus au détour d’un souvenir, ou plutôt d’un chemin, « mémoire de bourgeon » qui pourraient m’aider à commencer ce jour et cette lettre. Mots chantonnés tout en marchant sur un sentier forestier, au-dessus de Romain-Môtier. Mots chuchotés ce matin.

Je marche peu, en vérité. Ou alors, cosa mentale, marcher pour moi reste lié à l’écriture. Je marche en pensée. Encore à ma rescousse, un écrivain suisse, paul Nizon, « marchant à l ‘écriture » comme d’autres, à l’aventure. Est-ce possible ? À vingt ans, on m’avait prédit que je serais dans une chaise roulante à quarante. Sans doute en ai-je gardé la certitude qu’écrire serait ma manière de vivre. Tout au moins, ces longs moments d’immobilité en face du ciel vide, le cul vissé à la chaise.

J’ai reçu, il y a quelques jours, le message d’une certaine dame Ansquer, message qui avait tout l’air d’un faux puisqu’il était question de me demander de l’aide. Moi qui ne connaissais pas cette personne, quelle aide aurais-je pu lui apporter (on ne demandait pas d’argent) ? En cherchant qui elle pouvait bien être, j’ai découvert que tout menait à nouveau à un cimetière. Mon inconnue dont je découvris que le prénom était Anna, si elle existait vraiment, avait 80 ans et à son propos était évoqué son futur « espace défunt ».  Le site était suisse. Nous y voilà, ai-je pensé. Encore une histoire qui conduit à un cimetière. Puisse-t-il être aussi emplumé et joyeux que celui de Corcelles-le-Jorat !

Nous étions le 14 septembre, une date comme les autres. Mais non. Toute date ouvre un souvenir. L’an dernier à la même époque, je rejoignais Cossonay et les forêts du Jura. L’année d’avant, je vous retrouvais Denise et Claire, à Bienne, dans la gare de la ville. Saint François d’Assise a reçu les stigmates sur le mont La Verna un 14 septembre. Deux siècles plus tard Piero Della Francesca est invité à Arezzo pour peindre des fresques. Rien à en déduire, dirait Giono qui aimait Soutter. Et justement, depuis quelques jours, de Bascoulard à Soutter, les signes sont nombreux. Comme le déluge du soir, en catarctes sur le jardin et la colline.
Mais signes de quoi ?
D’amicales présences ?



Comme Soutter, je peins sur le papier que je trouve. Et cette phrase de l’artiste que Thévoz souligne, je lui donne un sens où ce n’est pas le papier qui est mauvais, mais l’homme, celui qui dessine ses semblables et ceux qui sont dessinés. À Moudon, sur le site communal, on parle d’un jardin des morts (ce pourrait être le titre d’un dessin de Soutter) et il est signalé que les tombes des enfants inhumés entre 1930 et 1983 doivent être libérées. Pour d’autres enfants morts ?

Mais qui est ce Bruno à qui cette lettre aussi s’adresse, demandes-tu, soudain inquiet ? Pour une fois, pas un suisse, non, un polonais. Schültz, un grand dessinateur compulsif, érotomane à ses heures et écrivain génial. La Pologne comme la Suisse regorge d’artistes singuliers.
C’est tout ?
Pour le moment, oui.
Soutter, Bascoulard, Schulz. Le dessin, l’encre, le trait et aussi l’écriture. Les titres que Soutter a donnés à ses dessins sont autant de poèmes. Sereine Berlottier l’a bien montré dans son beau texte, Louis sous la terre. Mais je crois que Louis n’était pas sous la terre, au contraire, il courait à la surface et couvrait des kilomètres de routes et de chemin, de Ballaigues jusqu’au Valais. Ce qui les rapproche de tous ces marcheurs insensés dont je ne suis pas mais qui m’entraînent tout de même à leur suite. J’allais écrire : à leur Suisse !

Quand on n’est pas un vrai dessinateur (un vrai marcheur aussi), on n’a besoin que de chutes de papier. C’est ce que je me suis longtemps dit. Il faut être légitime pour acheter du beau papier Arches. Alors on se procure comme on peut du papier. Pour ses mauvais dessins.
Desseins de papier.



Heureusement Soutter a eu des amis qui lui ont offert du papier et ouvert un compte chez un papetier. Giono fut un des premiers à sentir la puissance de cet homme maigre et nerveux. Bascoulard se faisait payer en nature, papiers et nourriture, encre et boissons. L’un et l’autre étaient des piétons, inlassables marcheurs, souvent au bord de l’épuisement, et en même temps produisant beaucoup de dessins. Il y a d’ailleurs un point commun entre eux, tous deux ont dessiné aussi de manière très précise des lieux qu’ils fréquentaient. D’une facture très académique, pourrait-on dire. Et chacun s’en est détaché, Bascoulard poursuivant en parallèle une œuvre satirique et poétique et Soutter allant à grands pas vers un travail de plus en plus personnel.

Et Vulcain ?
Pas revenu, le déluge d’hier l’aura fait fuir ou tué.
Les hirondelles définitivement parties, ayant senti le froid venir.
Quant au crapaud chasseur de mouches, il se sera régalé de toute cette eau providentielle.
L’herbe, les arbres, pour un temps abreuvés, retrouvent une nouvelle vigueur.
Quant au petit personnage hérité d’un sculpteur disparu, il a rejoint son état antérieur : petit tas de terre grise informe que plus personne ne modèlera jamais. L’orage l’a rendu à sa nature initiale.

Restent les six plumes de Corcelles-le-Jorat.
Qui prouvent au moins une chose : tous les poètes ne sont pas des menteurs. Mais je dois avouer que j’ai menti ici, au moins une fois. Ce fut un 9 septembre que nous nous sommes retrouvées, Denise, Claire et moi à Bienne, ville natale de Robert Walser. Une photo en fait foi. Mais c’était si joli de rapprocher sur la même date ces événements que je n’ai pas pu résister au beau mensonge.


Crapaud, vulcain, hirondelles, même partis, même cachés, même inventés, tous chasseurs de chagrins sur le chemin herbé des cimetières, nous vous espérons.

mardi 13 septembre 2016

À l'ami qui connaît le cimetière des plumes!


À …l’ami qui connaît le chemin du cimetière de Corcelles-le-Jorat et aux autres aussi, comme celui qui taille la pierre et les mots



Je ne sais pas.
Cette manière de commencer est venue à cause de mon ignorance de certaines choses.
Dont je crois qu’elles sont connues des autres.
De mes amis.
Par exemple, ce tournoiement d’hirondelles dans le soir de septembre.
Ma voisine a dit : elles se réunissent avant de partir.
Déjà ?
Je ne sais pas quand ces oiseaux que nous aimons s’en vont.
Bien sûr, avant les premiers froids.
Mais là, la chaleur, puissante, comme la bouche ouverte des enfers.

Aujourd’hui je n’ai cuit qu’un seul pain.
À nouveau revenue en arrière ?
Je ne sais pas. Seulement une question de levure. Je n’en avais pas assez.
Est-ce une bonne explication ?
Je n’en sais rien.
Le pain est bon. Il a bien levé.

Et puis il y a ce papillon Vulcain venu se poser sur la main et revenant deux soirs de suite.
Est-ce dans les habitudes de ces papillons de revenir ?
On dit qu’ils aiment se poser sur les orties.
Une main qui serait pour lui aussi attirante qu’ortie ?
Je ne sais pas grand-chose des papillons qu’une de mes amies va compter dans un pré, parfois, au printemps.
Je ne savais rien des Vulcain avant d’en voir un se poser sur une main amicale.
C’était une fête.
Nous n’avons pas cherché à savoir si c’était de bon ou de mauvais augure, un Vulcain sur la main.

En tout cas oiseaux et papillons (et je ne dis rien des chauve-souris tournoyant dans la nuit tombante) occupent le terrain.


Nous chassons la douleur.
En faisant de doux gestes qui plaisent aux papillons sans les effrayer.
Nous attirent parfois leur amitié.
Simplement.
Nous n’avons pas besoin de les compter pour être amis avec eux.
Ce sont aussi des migrants. Ou plus exactement des migrateurs. On les laisse passer. Hirondelles et papillons n’ont pas de papier à montrer à la frontière du ciel.

Plus nous y pensons, plus nous sommes sûrs que c’est le même papillon revenu se poser sur la main.
Parfaitement.
Je ne sais pas si c’est vrai.
Un Vulcain ressemble à un autre Vulcain, vont dire les sceptiques, mais nous aimons penser que c’est le même que celui qui, la veille, est venu nous visiter.
Pouvons-nous en être certains, je n’en sais rien, mais cette idée nous fait du bien. Chasse le chagrin.

Je ne sais pas si ce genre de rencontre a une importance pour autre que soi.

Fred Deux avait lui aussi une amitié avec un merle.
Il en a parlé dans ses carnets et hier soir, à la radio, il y avait, prise au piège comme dans une cage à oiseau, la voix de Pierre Bergougnioux.
C’était difficile, l’entendre, parce que.
Je ne sais pas expliquer à part employer un mot comme déplacé.
Je n’aimerais pas entendre la voix de Fred Deux prise au piège dans une radio.
Je ne sais pas pourquoi. Moi qui aime écouter les voix. L’émission sans doute trop bavarde, sur un ton animé, m’a semblé inappropriée pour entendre la voix discrète de P.B.
Il n’y avait pas de silence pour cette voix retenue.
Pas de place pour ce retrait.
Heureusement six plumes de corneille plantées en terre se sont rappelées à mon souvenir.

Plantées après une joie partagée dans l’herbe sèche, devant le cimetière de Corcelles-le-Jorat.
J’ai pensé à un ami suisse, un marcheur vaudois, qui connaît bien le cimetière des plumes et qui a écrit : si je meurs, je serai enterré là. Il écrit aussi des lettres. Elles commencent ainsi: cher Pierre.

Que savons-nous de notre mort ?
Encore moins que de notre naissance.
Mais j’aime que Jean écrive : si je meurs.
Après tout, qui sait ?
Peut-être sera-t-il épargné ?
Enfant, je croyais être la seule qui n’allait jamais mourir.
C’était une énorme responsabilité et il m’arrivait de regarder ma mère avec tristesse. Elle ne savait pas qui elle avait mis au monde.
Je ne sais pas d’où me venait cette illusion.

Ni où mon corps sera enterré.
Pas à Corcelles-le-Jorat en tout cas.
Nous n’avons pas trouvé le cimetière de Moudon où peut-être sur une vieille pierre, le nom à demi effacé d’un de mes ancêtres est inscrit.
J’ai aimé ce village. Les bois qui l’entourent.
Je ne sais pas pourquoi je pense aux 1600 habitants de Pompéï qui n’ont pas trouvé de sépulture et dont on a fait des moulages au XIX° siècle.
Ils ne savaient pas comment ils allaient mourir, enfouis sous la cendre.
Je ne sais pas si un jour je vivrai en Suisse. Et y mourrai.
Drôle d’idée.

En tout cas j’ai réussi à enterrer les cendres maternelles en lisière de frontière, du côté suisse, à Divonne.
Petit exploit secret que je compte renouveler un jour à Moudon.
Après avoir bu chez l’ami Jean une limonade.
Et avoir retracé des routes qui se croisent à l’infini.
Car hélas, ai-je écrit quelque part, tout s’arrête un jour.
Mais ces routes poursuivent un rêve.
Je ne sais pas où il nous entraîne et pourtant nous le suivons.
Et ça qui me poursuit comme les autres se noiera dans un verre de limonade en compagnie des amis !









samedi 10 septembre 2016

Lettre à mes amis (suisses)


L’ignorance des bÊtes





Je ne sais toujours pas faire une tilde sur un clavier d’ordinateur
pour écrire en espagnol ou en portugais le nom d’un écrivain aimé.

Je ne sais pas non plus ce que c’est, la poésie.

Je ne sais pas si nous en avons besoin. Ou pas.
Et de quoi nous avons réellement besoin ici.

Ailleurs, d’eau, de pain, de lait.

Mais ici.
Je ne sais pas.
Le ciel est calme, nuages, à peine. La pluie ne viendra pas aujourd’hui.
L’herbe sous les pieds nus est dure.

Je ne sais toujours pas de quoi sera fait l’avenir.
Ni celui des enfants, ni des plus grands.
Je vois la carte des migrations.
Je ne sais pas ce qui pousse certains hommes à ne pas bouger.

Je ne sais pas pourquoi les mains d’un homme qui travaillait sont devenues les mains malades d’un oublié.
Comment cet homme actif est devenu un sans travail, errant dans son village sans vêtements.


Mon ignorance rejoint celle des bêtes.
Elles ne savent pas pourquoi on les tue.
Pourquoi on se lasse d’elles.
Pourquoi on les abandonne.
Je ne sais pas pourquoi Jean-Jacques Rousseau a abandonné ses enfants.
Je ne sais pas pourquoi je ne crois pas à cette histoire.


Sur l’île qu’il habita, en Suisse, il recueillait des lapins.
Observait et collectait des plantes.
J’ai marché dans son ombre sur les chemins de l’île sans le voir.
Je ne sais pas pourquoi cet homme m’est proche.
Moins que Walser. Mais proche comme on aime un frère.
Je ne sais pas s’il a réellement abandonné six enfants.

Je ne sais pas non plus pour quelle raison j’aime les poètes en marche.
Marchant à l’écriture.
Je ne sais pas marcher longtemps.
Ni ce qui me pousse vers certains lieux comme la Suisse.
Et le Portugal.
Et m’interdit d’autres.
Je ne sais pas ce qui ouvre et referme une frontière.
Est-ce l’amour ou la haine qui pousse à les ouvrir ou les refermer ?
Je ne sais pas pourquoi j’avais envie de pleurer en touchant les granits portugais après le passage de la frontière.
Et pourquoi je me sentais consolée.

Je ne sais pas si une frontière est comme la barrière d’un pâturage.
On doit la refermer derrière soi.
Je ne sais pas pourquoi ma tête est farcie de forêts et de mots.
Certains disent : c’est à cause de ton nom.
Je ne sais pas pourquoi on m’a nommée ainsi.
On me dit : les noms t’obsèdent.
Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que le nom importe.
Beaucoup.

Ici les gens changent parfois de noms.
Certaines femmes.
Jeunes parfois.
Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas changé de nom.
Ni pourquoi je me sais Sanpatri.
Ici et même ailleurs.
Je ne sais pas pourquoi.
Les arbres généalogiques m’intimident et parfois m’effraient.
Comme une radioscopie de notre squelette.
Je sais que c’est impossible à faire, l’arbre généalogique de ma famille.
Seulement une ville, Marseille, et deux noms de famille.
Et celui que je porte est un vrai nom, c’est celui de mon père.
Je ne sais pas si c’est suffisant pour dire son nom aux autres gens.
Si pour eux le choix du nom est chose simple.

Je ne sais pas pourquoi je ressens une violente émotion à la lecture de certains noms dont celui de Virginia dans un livre de Corinna Bille ; ou celui de Moudon sur la carte de Suisse. Ou le Jorat et Gustave Roud. Je ne sais pas d’où ça vient.
Si ça vient sans prévenir, comme ça, justement.
Et Soutter et Ballaigues, le nom sur la carte, au-dessus, dans le Jura.

Je ne sais pas pourquoi le déplacement a tellement de place dans ce que j’écris.
A place to be. Plutôt ne pas. Et ce mot de place où s’assemblent les gens, je ne sais pas s’il convient ici.
Je sais que beaucoup de gens se déplacent.
Vont et viennent.
À la recherche de.
Ils ne savent pas quoi mais savent ce qu’ils fuient.
Sanpatri, no place to be.



On me dit des choses qu’ensuite je sais.
Même si je ne sais pas toujours les retenir, les écrire, les conserver.
Il y a partout des histoires de gens et de bêtes qui s’affrontent.
Je sais que la guerre déplace les gens avec leurs enfants et parfois leurs animaux.
Je ne sais pas si la Méditerranée va devenir définitivement vineuse.

Je sais que je préfère cet adjectif à sanglante.
Je ne sais plus où, dans l’Odyssée, cet adjectif est utilisé la première fois par celui qu’on nomme par commodité Homère.
Ni ce qui se passe dans un corps comme le mien au moment où j’écris.
Maintenant.

Je ne sais pas où se couche le soleil quand on perd de vue sa maison.
Je me demande pourquoi le mot maison ressemble au mot raison.
L’un vient de la casa et l’autre de la ragione.
Je ne sais pas si l’étymologie et la phonétique expliquent ce phénomène.
Ou pourquoi maison rime pauvrement avec trahison.
J’allais écrire bêtement.

Mon ignorance rejoint celle des bêtes.
Encore une fois je butte sur ce que je ne sais pas.
Ni le nom des étoiles ni celui des errants disparus dans la mer de l’enfance.
Je ne sais pas où se cache dans le corps de l’adulte celui de l’enfant.
Ni où finissent de se cacher ceux qui meurent de peur en traversant l’eau noire.
Ni le nom des survivants ni ceux des garde-côtes.
Je ne sais pas comment de mon impossibilité à réaliser une tilde sur un clavier d’ordinateur, j’en suis arrivée là.
Un problème d’écriture.

Aujourd’hui pour la première fois j’ai cuit deux pains pétris avec mes deux mains.
Environ 800 grammes de farine. Deux moules en fer. Deux pains.
Je ne savais pas que j’étais capable de cuire deux pains à la fois.
Le même jour, dans le même four.
Maintenant je sais que c’est possible.


Je ne sais pas si j’irai me baigner dans la mer avant que l’été ne finisse.